Filer
Série vidéos, 2013 – 2023
Dérouler un fil dans le paysage. Arpenter. Se fondre au loin, disparaître à l’horizon.
Les vidéos Filer sont un ensemble de traversées de lieux voués à être prochainement transformés. Ce sont des espaces en transition, des tiers-lieux mystérieux où des groupes vont et viennent, parfois sans se croiser. Ces territoires, appartenant à la fois à toustes et à personne, m’intéressent précisément dans ce qu’ils révèlent de notre rapport à la propriété et à l’occupation des sols.
Qui décide de ce qui peut rester, disparaître ou être transformé ? À qui appartient un territoire avant qu’il ne soit approprié, aménagé, clôturé ou vendu ? Doit-il nécessairement appartenir à quelqu’un ?
Une fois la caméra posée et le cadre fixé, un.e assistant.e tient le bout d’un fil et je pars avec le reste de la bobine. Le fil doit être suffisamment résistant pour supporter le vent, les obstacles et la distance grandissante. À mesure que je m’éloigne, il crée une frontière éphémère, une ligne de partage qui matérialise momentanément une limite dans un espace qui n’en possède pas nécessairement. J’arpente cet environnement sans autre quête que celle d’avancer et d’observer le paysage, tout en sachant que celui-ci est voué à disparaître ou à changer de forme.
Mais cette présence n’est jamais tout à fait neutre. Un déplacement qui semble sans conséquence peut déplacer quelque chose, déranger un équilibre, voir s’avérer dangereux. Marcher, traverser, occuper un espace, même temporairement, implique déjà une forme d’intervention. Le corps qui cherche à disparaître dans le paysage y inscrit temporairement une présence, une manière pacifique d’occuper l’espace sans chercher à le posséder.
Le fil devient alors une manière de mesurer ce qui ne peut pas toujours l’être : une distance, une limite, mais aussi un rapport au territoire. Il ne s’agit pas de tracer une frontière durable ni de s’approprier l’espace, mais au contraire d’en éprouver la fragilité. Le geste performatif intervient dans cet entre-deux où un lieu existe encore, mais est déjà promis à sa transformation.
La tension du fil, soumise au vent, aux obstacles et à l’éloignement, s’ajoute à l’attente de la disparition. Le fil ne sert pas à guider : il se déploie, se tend, se perd dans le paysage, tout en permettant le retour.
À travers ces traversées, je m’intéresse ainsi à la disparition progressive des espaces disponibles, aux processus d’appropriation et de transformation des territoires, et à ce que ces transformations produisent sur nos manières d’habiter, de circuler et de nous sentir appartenir à un lieu. Le temps de la performance filmée devient celui d’une disparition annoncée : la seule attente est de savoir combien de temps il faudra pour que le corps, le fil et le paysage finissent par se perdre de vue.

Portugal, région Nord non loin de Porto.
Dans cette ville de banlieue, sur une butte déjà entourée de palissades, se dressent deux vielles constructions : Un lavoir en béton qui ressemble à un petit château ainsi qu’un abri tel une grotte qui a dû être le théâtre de conversations de lavandières à l’ombre. Des murs du même style architectural syncrétique que le lavoir entourent une partie du terrain comme des murs d’enceintes, les douves sont les routes modernes qui contournent la zone.
Des tas de gravats, du sable et une grue à terre présage de sa future destruction.
C’est un lieu à la fois paisible et étrange, un souvenir d’enfance que l’on a bien voulu partagé avec moi.
La traversée a été courte mais beaucoup de ronces ont ralenti mon passage. Les herbes hautes cachent les reliquats d’époques différentes qui jonchent le terrain à l’abandon. Dernièrement, des boîtes de feux d’artifices se sont ajoutés au récit du sol.

Liban, région de la Bekaa.
Pour ce quatrième déroulement de fil, le terrain accidenté mêle restes d’animaux et détritus. La journée, il ne s’y passe rien, c’est un espace désert que j’ai souvent observé au loin, depuis ma fenêtre. C’est un flan de montagne où rien ne pousse. Certains soir, des bergers s’y retrouvent pour manger ensemble ce qui explique les carcasses d’animaux.
Les quelques maisons autour ont l’air inoccupées. Mais c’est un terrain hautement surveillé en réalité, il sert probablement à des milices armées. Je ne suis pas surprise, je voyais des lumières s’y promener la nuit parfois.
Il est pourtant tôt, je filme à 10 heures du matin mais j’ai été repérée. Après quelques discussions et interactions, j’ai pu finir de dérouler innocemment ma bobine de fil.


